Finir par vendre, ou résister

Au Mervelet, les premiers immeubles surgissent... dix ans après la lutte de ses habitants. Radiographie d’un quartier symbole des errances genevoises en matière de logement.


Texte par Christian Bernet, Images par Georges Cabrera


2 avril 2015

Gianfranco Lusso écarte les bras dans un geste d’impuissance. «Mais, nous n’avions plus le choix. A la longue, nous aurions été entourés d’immeubles. Alors nous avons vendu.» Ce retraité au bel accent turinois s’était installé il y a quinze ans au Mervelet, au-dessus de la Servette, là-haut, sur la route de l’aéroport. Il pensait y filer sa retraite avec son épouse après une carrière chez Martini. Mais il a fini par vendre sa maison. Comme d’autres avant lui. Comme d’autres le feront après. C’est en tout cas ce qu’attendent les promoteurs. C’est aussi dans l’ordre des choses depuis que l’Etat a décidé, ici, de raser les villas pour y construire des immeubles. C’était il y a dix ans. Aujourd’hui, le quartier change. Mais très lentement. Car le Mervelet illustre à merveille toutes les facettes, et les faiblesses, de l’urbanisation à la genevoise.

Des détails révèlent qu’une page se tourne. Ici, ce sont les noms sur les boîtes aux lettres qui ont disparu, là, des jardins où l’entretien se relâche, là encore une fenêtre murée, et puis une pancarte sur laquelle s’affiche un cri rageur: «Stop au massacre du quartier!» Juste en face, des ouvriers posent les fondations d’un immeuble. Ils ont creusé la terre autour d’une maisonnette qui tremble sur ses bases. «J’ai des fentes dans mon salon», s’inquiète Liliane Grivel. Agée de 87 ans, cette habitante habite les lieux depuis quarante-cinq ans. Son voisin a vendu; une fondation construit des logements sociaux. «Il y avait beaucoup d’arbres, il n’en reste plus que trois. C’est sûr, je ne suis pas très contente. Mais on s’est battu, et on a perdu, alors…»

«Nous n’avions plus le choix alors nous avons vendu.»
Gianfranco Lusso Propriétaire
Immeubles dont la construction est prévue
Immeubles construits ou en construction

Il y a dix ans, le Mervelet était en ébullition. Les habitants se sont mobilisés pour contrer les projets de l’Etat. Ceux-ci prenaient la forme de trois plans localisés de quartier (PLQ) sur lesquels il avait dessiné des barres d’immeubles. Les habitants ont lancé un référendum. Sans succès. Le 22 octobre 2006, les Genevois ont voté à une écrasante majorité de 68% pour l’urbanisation du secteur.Les logements tardent à venir. Un premier immeuble s’est dressé, il y a juste une année. Il est haut mais étroit. Sur les côtés, ses deux façades sont borgnes, en attente de la suite. On devait construire une longue barre, mais les terrains ne sont pas disponibles. On s’est contenté d’une seule allée. Et on y a fait une entrée de parking provisoire car, sur les plans, l’accès se situe plus loin, sur une parcelle encore invendue. Et qui n’est pas près de l’être.

L’enjeu: trouver des vendeurs

Acheter du terrain, c’est l’obstacle majeur. En général, les promoteurs s’en chargent. Car à Genève, on se répartit les tâches. L’Etat fait aboutir les plans à travers les procédures démocratiques, puis il laisse faire les privés. Il intervient tout de même quand il s’agit d’utiliser la manière forte: le droit de préemption. Emmanuelle Clément en sait quelque chose. Cette Genevoise et son mari ont acheté une maison en 2007. «C’était la maison de nos rêves. Nous revenions d’un séjour à Lausanne et étions contents de trouver à loger nos quatre enfants.» Elle a beau connaître les intentions de l’Etat, elle achète quand même. «Et puis, un mois après notre acquisition, l’Etat nous a téléphoné pour nous dire qu’il préemptait.» En clair, qu’il achetait à sa place. C’est son droit, pour autant qu’il construise du logement social, et c’est d’ailleurs le seul qu’il utilise. Car à Genève, on n’exproprie pas. Depuis, Emmanuelle Clément et sa famille louent à l’Etat la maison qu’ils n’ont possédée qu’un mois. La pancarte qui dénonce le «massacre du quartier», c’est elle. Elle évoque les jardins, les grands arbres et les oiseaux. «Les gens viennent de la Servette s’y balader, comme à la campagne. Pour les autorités, tout doit disparaître. J’ai l’impression qu’on ne laisse rien à nos enfants comme histoire, comme architecture.»

«J’ai l’impression qu’on ne laisse rien à nos enfants comme histoire, comme architecture.»
Emmanuelle Clément Propriétaire

Six mois pour partir

La famille Clément a reçu son congé car des travaux vont commencer. «Sa» maison se trouve sur… l’entrée d’un parking, encore un. «L’Etat nous a donné six mois pour partir. Nous avons obtenu un délai supplémentaire car nous ne trouvons pas d’appartement assez grand.» Alors, à côté de sa pancarte, elle en a mis une autre: «Famille cherche logement». Des locataires intérimaires, il y en a plusieurs dans le quartier. Quand une maison est vendue, elle est louée avant qu’une construction ne démarre. Irène, une jeune Autrichienne, est l’une d’elles. «J’adore ce jardin, j’aimerais en faire beaucoup de choses. Mais notre bail est résiliable dans le mois. Tout est précaire.» Faire son deuil et résister

Précaire? Oui et non. La plupart des propriétaires n’ont pas vendu. Et n’en ont pas l’intention. Une forme de résistance. «Même si j’ai fait le deuil de ce quartier, je lui porte un amour sincère, relève Carmen Arteche. Et même quand je serai entourée d’immeubles, je ne vendrai pas.» Son voisin, Albert Keller, dit de même. «Si je vends, je vais où? Avec ce qu’on me propose pour ma maison, je ne trouverai jamais d’équivalent. J’ai proposé à un promoteur qu’il me l’échange contre deux appartements, il n’a pas répondu. Alors, tant que j’ai la santé, je reste.» Ici, en effet, les prix du terrain sont contrôlés. C’est la règle dans les zones de développement. Mille francs le mètre carré ainsi que la valeur résiduelle de la maison. Mais il y a de petites marges de négociation. Celles que Gianfranco Lusso a trouvées. Il pensait vendre et louer quelques années. Puis son épouse a eu un accident de santé qui a réduit sa mobilité. Les marches, les pentes autour de la maison, ce n’était plus possible. En quelques semaines, il a fallu se décider. «Les offres des promoteurs n’étaient pas intéressantes. Par contre, celle de la FPLC (ndlr: une fondation publique qui remet ses terrains à des fondations ou à des coopératives) était raisonnable. C’est à elle que nous avons vendu.» Et il a pu acheter une maison, pas loin et proche de sa fille. Elle est située en zone villas. Là au moins, il est tranquille.

«Même quand je serai entourée d’immeubles, je ne vendrai pas.»
Carmen Arteche Propriétaire

Historique

  • 1912

    Un concours d’architecture est lancé pour le Mervelet. Il s’agit de réaliser une cité-jardin sur la propriété de M. Georg, maire du Petit-Saconnex. Les architectes Guyonnet et Torcapel sont primés.

  • 1920

    Les premières maisons sont érigées, sans tenir compte du plan Guyonnet-Torcapel. L’idée d’un centre du quartier, avec son école, son église et sa place, est abandonnée.

  • 1957

    Afin d’étendre la ville, le Canton crée la zone de développement et soumet de très nombreux secteurs à ce nouveau régime, dont le quartier du Mervelet. Ces secteurs sont destinés à être urbanisés tout en étant protégés des risques de spéculation par un contrôle des prix (les zones hachurées sur l’image).

  • 1993

    La Ville de Genève lance un projet d’urbanisation du secteur. Les habitants du quartier s’y opposent par référendum. Ils récoltent près de 10 000 signatures. Mais au dernier moment, la Ville, craignant une sévère défaite, annule la votation.

  • 1997

    L’Etat mandate un bureau zurichois pour élaborer un nouveau plan de quartier. Le projet repose sur le parcellaire existant et offre aux propriétaires le choix de densifier leur terrain. Il reçoit un bon accueil des habitants du quartier, notamment parce qu’il propose une densification très modérée.

  • 2006

    Le projet de 1997 abandonné, l’Etat a repris ses études. Il propose désormais trois plans localisés de quartier (Plq). Les habitants lancent le référendum. En face, c’est l’union sacrée. Les milieux immobiliers et de locataires s’unissent avec l’Etat pour combattre le référendum. Le dimanche 22 octobre, le peuple acceptent les Plq à 68% des voix.

  • 2008

    Les autorisations de construire sont accordées pour le premier immeuble, au bas du chemin Charles-Georg. Il sera réalisé quatre ans plus tard. Par ailleurs, l’Etat élabore d’autres plans de quartier qui couvrent désormais une bonne partie du secteur.

  • 2015

    La construction d’un deuxième immeuble, à l’avenue de Joli-Mont, s’achève. Ses locataires sont attendus ce printemps. En face, la construction d’un troisième immeuble vient de débuter.

Mille logements pour la Saint-Glinglin

Le Mervelet, c’est une soixantaine de villas qui s’égrainent le long de trois rues. Presque quarante d’entre elles sont encore aux mains de particuliers. L’Etat en possède une quinzaine, souvent par le biais de sa Fondation pour la promotion du logement bon marché (FPLC). Les promoteurs en comptent une demi-douzaine. Depuis l’adoption des premiers plans de quartier en 2007, les transferts de propriété n’ont pas été nombreux.

«Dix ans, c’est souvent le temps nécessaire pour se faire à l’idée de vendre, observe Patrick Didier, chargé de la prospection à la FPLC. Il faut faire son deuil et la vente intervient toujours à un moment clé de la vie: un décès, un accident de santé, les enfants partis ou un projet de s’installer ailleurs.» Selon lui, les prix fixés par l’Etat ne sont pas un obstacle. «Les gens se font une mauvaise idée du marché, qui n’est pas toujours aussi élevé qu’ils le pensent. Nous essayons surtout d’apporter des solutions pour faciliter le relogement des propriétaires.» Il affirme qu’aujourd’hui, les ventes s’accélèrent.

Acquérir les villas ne suffit pas. Il reste un obstacle de taille. «La moitié des parcelles sont grevées de servitudes croisées, valables en partie jusqu’en 2028», ne manque pas de rappeler Alain Fauconnet, président de l’Association des habitants du Mervelet. Ces servitudes sont des accords entre propriétaires qui s’interdisent mutuellement de construire. Elles forment un maillage serré d’interdits. L’Etat peut les lever, au prix d’une longue procédure. «Mais c’est un frein, les promoteurs n’aiment pas s’y frotter.»

L’Etat a aussi eu le malheur de dessiner des plans de quartier (PLQ) qui ne tiennent pas compte de la réalité foncière du terrain. Une propriétaire possède deux maisons contiguës qui chevauchent deux PLQ. Elle n’est pas vendeuse et bloque ainsi deux PLQ!

Les habitants déplorent en général l’urbanisme qui leur est proposé. Il est dans la lignée de ce que Genève réalise depuis des décennies dans sa banlieue et qui est aujourd’hui décrié. Des barres d’immeubles posées çà et là sans espaces publics de qualité et sans vie de quartier. «Entre les accès pompiers, les places pour vélos et les cheminements, il ne reste plus de place pour la verdure», déplore Alain Fauconnet.

Pour faire ses courses, il y a le centre de Balexert ou alors les commerces prévus dans les immeubles le long de la rue Louis-Casaï. Mais Alain Fauconnet doute qu’ils soient bientôt construits. «Ce PLQ est compliqué et il n’a pas l’air d’intéresser les promoteurs.» Des promoteurs que la plupart des habitants trouvent tout compte fait peu insistants. «Ils préfèrent travailler sur les grands projets vierges de construction, c’est plus simple qu’ici.»

En tout, vingt immeubles offrant environ 1000 logements devraient être construits, dont 60% d’appartements subventionnés. On est très loin du compte. Mais au Mervelet, la population vieillit.

Sources archives: Ville de Genève, Département des finances et du logement/Etat de Genève, Département de l’aménagement du logement et de l’énergie

Texte: Christian Bernet

Photos et vidéos: Georges Cabrera

Direction artistique: Sébastien Contocollias

Direction du projet: David Haeberli